FERT : devise de la Maison de Savoie
Saint François de Sales

« Il en est des mots et des locutions comme des fruits : il y en a qui ne viennent jamais à maturité, mais tombent presque aussitôt qu'ils sont formés, ou sèchent sur l'arbre ; d'autres mûrissent malgré les vents, les pluies et tous les autres obstacles d'une saison peu favorable. » – Vaugelas

FERT, devise de la Maison de Savoie : quatre lettres pour l’élévation de l’âme...

Originellement, le mot « FERT » est la devise de l’Ordre du Collier, créé en 13641  par le comte de Savoie Amédée VI ; ordre qui, depuis les nouveaux statuts accordés par le duc Charles III, le 11 septembre 1518, est dénommé Ordre Suprême de la Très Sainte l’Annonciade. Cet ordre de chevalerie apporte à la Maison de Savoie deux emblèmes nouveaux :

  • Le badge2 du nœud (lac d'amour ou nœud de Savoie) ;
  • Le mot « FERT ».

Tous deux symbolisent la foi jurée des quinze chevaliers (puis vingt à partir de 1518) qui composent l'ordre, ainsi que l'amitié indissoluble qui les unit.

Originellement, le lac d’amour était peut-être un emblème personnel du Comte Vert. C'est un nœud desserré et stylisé tel que, lorsque l'on tire sur les deux bouts, il se resserre toujours davantage, devenant indénouable. Ce nœud de Savoie peut s'employer en un ou plusieurs exemplaires, constituer un champ semé (sur les sceaux, par exemple), prendre des formes variées, y compris celle d'une croix torsadée. Employé en trois exemplaires, comme sur le pendentif du collier de l'Ordre de l'Annonciade, il évoque la Sainte Trinité.

À partir de la création de l'Ordre du Collier, le lac d'amour, à l’instar de la devise « FERT », a tendance à fonctionner à trois niveaux :

  1. Personnel : le souverain ;
  2. Dynastique : la Maison de Savoie ;
  3. Institutionnel : l'Ordre du Collier.

La devise « FERT », quant à elle, semblerait apparaître aux alentours de l’année 1392. Cependant, au gré de l'histoire la signification de ce mot s'était égarée, laissant place à des interprétations fantaisistes depuis la fin du XVIe siècle, en pensant que ces quatre lettres pourraient être un acronyme.

À partir de cet acronyme, on construisit l’expression latine « Fortitudo Eius Rhodum Tenuit », se traduisant par : « Sa vaillance défendit Rhodes » ; « Sa force préserva Rhodes » ; « Par son courage, il est devenu maître de Rhodes ». Ainsi est-il fait référence au comportement héroïque du comte Amédée V le Grand au siège de Rhodes en 1315, la libérant du joug ottoman. Amédée V n'était pas présent à Rhodes lors de ce siège… qui n'eut pas lieu. À moins qu'il ne soit plutôt fait référence à la conquête de l'île de Nisyros, en 1315, par les chevaliers de Rhodes (que nous connaissons désormais sous la dénomination de chevaliers de Malte). Quoi qu'il en soit, Amédée V ne prit pas part à ce fait d'armes.

Ou encore : « Fœdere Et Religione Tenemur », qui se traduit par : « Nous sommes tenus par l’alliance et la religion » ; « Nous sommes liés par la parole donnée à la foi » ; « La paix et la religion nous tiennent unis ».

Nous connaissons aussi la locution : « Fides Est Regni Tutela », signifiant : « La foi est la protection du royaume » ou « La foi est protectrice du pays ».

Les mauvaises langues, persiflant sur la faiblesse de certains souverains face au grand pouvoir de leurs épouses, s'ingénièrent, au début du XVIIIe siècle, à détourner cette devise chevaleresque en un méchant, peu élégant et discourtois petit mot : « Femina Erit Ruina Tua ». L’évidence du sens de cette parole pamphlétaire n’aura échappé à personne : « La femme causera ta ruine ».

Plus académiquement, l’historien Samuel Guichenon (1607-1664) proposa en son temps une autre tournure, en français cette fois : « Frappez, Entrez, Rompez Tout ».

À notre époque, le médiéviste et héraldiste Michel Pastoureau écrit que « ce mot représente simplement le présent de l'indicatif du verbe [latin] "ferre" à la troisième personne du singulier, et qu'il doit se comprendre par rapport à l'Ordre du Collier. FERT est le mot commun au quinze chevaliers ; chacun porte (fert) le collier de l'ordre. Il serait sans doute vain de chercher plus loin. Ce qui n'empêche pas les interprétations proposées aux XVIIe ou au XIXe siècle d'être de vrais documents d'histoire sur les mentalités et l'érudition des XVIIe et XIXe siècles. Ce mot n'est donc pas un sigle, ce serait anachronique au milieu du XIVe siècle. »

Le professeur André Palluel-Guillard a souhaité, quant à lui, donner une dimension plus chevaleresque à cette dernière interprétation de Michel Pastoureau en écrivant que cette conjugaison du verbe « ferre » signifierait en fait « qu'il supporte », sous-entendant ainsi que chacun des chevaliers dans l’Ordre Suprême de la Très Sainte Annonciade supporte son sort.

Pour sa part, le médiéviste Matthieu de La Corbière, donne une explication particulièrement intéressante de cette devise « FERT ». Selon lui, ce mot ne serait relatif ni aux chevaliers de l’Ordre Suprême de la Très Sainte Annonciade, ni à leur collier de l’ordre, ainsi que le proposent A. Palluel-Guillard et M. Pastoureau, mais se rapporterait à celle-là même à qui l’ordre rend hommage dès sa fondation en 1364 : la Sainte Vierge. Dans roman intitulé « La conquête du Mont Maudit » (Ed. Le Vieil Annecy, Chavanod, 2013), signé sous son nom de plume Henri Alfray, Matthieu de la Corbière écrit à la page 213 : « […] et la devise "Fert", pour dire que la Vierge porte l’enfant Jésus, ainsi que l’a annoncé l’archange Gabriel. » Dans la note 45 à la fin de l’ouvrage, l’auteur précise : « En latin "fert" signifie elle ou il porte, du verbe "fero" [ou "ferre"] (porter, supporter, comporter, rapporter, emporter). »

Finalement,  chacun de ces trois éminents historiens, que sont Michel Pastoureau, André Palluel-Guillard et Matthieu de la Corbière (alias Henri Alfray),  ne détiendrait-il pas une part de la réponse à la question de la signification de la devise de la Maison de Savoie ? Tandis que la Sainte Vierge porte l’enfant Jésus, rien ne s’oppose, de surcroît, à ce que chacun des vingt chevaliers de l’Ordre Suprême de la Très Sainte Annonciade porte non seulement son collier mais aussi – et surtout – qu’il supporte son sort et, enfin, que chacun d’entre eux porte son âme au-delà : « Et ultra animum meum fert »…

Texte : Gilles Carrier-Dalbion, Guide du Patrimoine des Pays de Savoie.
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1 - La date de fondation de l’Ordre du Collier est incertaine, les historiens se penchant sur cette question depuis plus de six siècles. Toutefois, le résultat de ses recherches, que publia Dino Muratore en 1910 (« Les origines de l'Ordre du Collier de Savoie dit de l'Annonciade », Jullien, Genève, 1910 – In-4°, broché, illustrations in-texte, tirage : 205 exemplaires), confirme la fondation de l’ordre en 1364 plutôt qu’en 1362. Un fait est cependant indéniable : Amédée VI et quatorze chevaliers se retrouvèrent en Avignon, en janvier 1364, à l'occasion de la prestation de serment de croisade générale contre les Turcs. C'est à ce moment-là que le pape Urbain V remit la Rose d'Or au comte de Savoie (le 23 janvier 1364). L'ordre avait, par conséquent, un caractère religieux, car la remise des colliers, effectuée au cours d'un fameux banquet, en Avignon ou au retour à Chambéry au commencement de février 1364, fut précédée d'une messe : c'était la cérémonie de l'investiture solennelle des nouveaux chevaliers. Le Comte Vert remit lui-même, à chaque chevalier, un collier en or confectionné par des orfèvres italiens établis dans la cité des papes.

1 - Badge : « Du mot français "bage" qui donna naissance à l'anglais moderne "badge" : une petite figure emblématique isolée (animal, végétal, objet), dont un individu use comme il lui plaît, à la place de ses armoiries ou bien en association avec elles. » – Michel Pastoureau.

 

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